Moi, mon ventre et le reste du monde

Vous êtes enceinte. Il se passe un truc de OUF dans votre utérus, vous êtes en train de fabriquer un être vivant, vous avez l’impression d’avoir inventé Il était une fois la vie. Ou alors vous ne réalisez pas trop, vous sentez (ou pas) des transformations physiques en vous, mais ce bébé vous semble finalement bien abstrait.

Quelle que soit la façon dont vous ressentez cette grossesse, elle ne laisse généralement pas les autres indifférents.

Votre compagnon, tout d’abord. C’est selon : il peut l’investir (et s’investir) à fond, faire une couvade, vérifier si chaque fromage que vous mangez est bien pasteurisé, vous gronder dès que vous faites mine de vider le lave-vaisselle, établir des comparatifs de poussettes trio et ingurgiter des montagnes de livres sur la paternité. C’est un peu fatigant, mais c’est sa façon à lui de devenir père ; tant qu’il ne se prend pas pour votre père à vous, vous devriez pouvoir gérer.

Ou alors il fait mine d’ignorer ce qui se passe (si j’en parle pas il ne se passera rien lalalala), se renferme sur ces jeux vidéos, s’enfile des bières et clopes devant vous sans éprouver une once de culpabilité, ou ne vide la litière du chat que quand elle pue tellement qu’elle LE dérange (il attend que vous le fassiez, mais étant négative toxo c’est un peu compliqué). Normalement, les choses devraient se réguler à la naissance de votre enfant. Assurez-vous de ne pas devenir sa mère à lui pendant cette période, même quand il vous lance son plus attendrissant regard de chiot perdu parce qu’il aura une gueule de bois quand que vous aurez encore gerbé tripes et boyaux ce matin.

Les parents et beaux-parents peuvent se révéler un cas intéressant. A l’annonce de votre grossesse, ils auront crié de joie, versé une larme d’émotion, ou vous auront surpris par leur apathie. Qu’ils n’aiment pas l’idée de devenir grands-parents, leur gendre ou belle-fille, qu’ils estiment que ce n’est pas le bon moment (oui, certains se sentent autorisés à en décider) ou qu’ils soient simplement du genre peu expansifs, ne vous sentez pas déçus si vous rencontrez ce type de réaction. Dans tous les cas, il y a de fortes chances pour qu’ils retrouvent tout leur entrain devant votre bébé – et là, la difficulté pourra être de modérer leur enthousiasme. Ainsi après la naissance de votre bébé, il faudra fixer des limites : des grands-mères qui se plaignent qu’elles ne voit leur petits-enfants qu’une seule fois par semaine, ça c’est déjà vu.

Quoiqu’il en soit, la très bonne nouvelle, c’est que ce n’est pas avec eux mais avec votre compagnon que vous l’avez fait, cet enfant. Vous l’avez fait, ou gardé s’il s’agissait d’un kinder surprise, parce que vous l’avez voulu. Apprenez à vous détacher du consentement parental, et même du consentement d’autrui tout court, sans quoi vous allez rapidement crouler sous les jugements de valeur et vous sentir nuls – comme vous serez toujours pris entre des conseils contradictoires, autant apprendre rapidement à ne plus vous préoccuper de ce que pensent les autres.

Et justement, les autres, dans leur immense majorité ? Vous rencontrerez globalement deux écoles.

Ceux qui estiment que votre grossesse fait de vous un personnage public: ça peut être très sympa quand on vous sourit gratuitement pour le plaisir ou vous laisse spontanément sa place dans le bus, moins quand on vous harangue dans la rue pour vous prédire que c’est un garçon/ une fille, et franchement désagréable quand on vient vous caresser le ventre. J’ai testé pour vous : « j’te tripote pas la teub, tu me tripotes pas le ventre » qui fonctionne très bien avec votre collègue de boulot, mais nettement moins avec la sœur de votre meilleure amie (qui ne pense pas un seul instant à vous demander si elle peut – elle a adoré qu’on lui fasse quand elle était enceinte). Et je suis au regret de vous annoncer que même avec un bagou certain et une bonne dose de confiance en soit, quand c’est votre PDG qui vient vous féliciter en vous touchant le ventre, il est difficile de faire autrement que de serrer les dents en faisant un sourire crispé.

Quand l’intrusion vient de parfaits inconnus ou est clairement déplacée (Vous ne devriez pas prendre les transports en commun dans votre état à cette heure-ci, Madame ! ), vous êtes autorisée à envoyer l’inopportun se faire voir. Tâchez tout de même de le faire avec le sourire, histoire de maintenir le mythe de la femme enceinte épanouie.

Le deuxième cas de figure, ce sont les gens qui s’en foutent ou font semblant de ne rien voir. Particulièrement agaçant lorsque vous êtes à la caisse Femmes enceintes & personnes handicapées du supermarché (scoop : si ces caisses existent, c’est qu’elles sont utiles) : là je vous recommande la question « Êtes-vous prioritaire ? » et si la réponse est négative, d’annoncer (toujours avec le sourire) « Dans ce cas, je me permets de passer devant vous ».

S’il s’agit de votre employeur qui oublie que votre grossesse vous donne des droits (absences pour RV médicaux, aménagements du travail) et vous envoie subitement vadrouiller par monts et par vaux alors que les déplacements vous sont difficiles, rappelez-lui que vous êtes plus utile au travail qu’arrêtée, et ce d’autant qu’il y a de fortes chances qu’il vous paie partiellement pendant votre absence au titre du maintien de salaire.

Quand à tous ceux qui ne vous félicitent pas d’office, qui ne s’extasient pas sur votre ventre de madone tels le ravi de la crèche, bref qui s’en foutent : je sais qu’il est assez intolérable de ne pas se réjouir de l’arrivée de la huitième merveille du monde. Mais il y a des gens qui n’aiment pas les enfants (voire les gens tout court), à qui votre grossesse renvoie peut-être à un vécu difficile, ou tout simplement estiment qu’il n’y a rien de plus naturel que la maternité, et donc pas matière à roucouler devant vous. A chaque fois que vous êtes contrariée devant ce genre de personne, demandez-vous qui est le plus relou… de lui ou de vous (même s’il va sans dire que, lisant ce blog, vous ne pouvez être d’une personne formidable). Continuez à vivre des feux d’artifice intérieurs sans vous préoccuper de tous ces rabats-joie !